La matrescence : mythe ou réalité ?
- Audrey Martine

- 13 mai
- 9 min de lecture
Retour de congé maternité : un enjeu humain, identitaire et professionnel

La matrescence. Vous avez peut-être déjà entendu ce mot. Lu au détour d’un article, d’un podcast ou d’une publication LinkedIn. Et, peut-être avez-vous levé un sourcil, légèrement sceptique ? Encore un nouveau concept, un terme de plus venu enrichir le vocabulaire du développement personnel.
Pourtant, derrière ce mot se cache une réalité profondément humaine, bien réelle et loin d’être anodine. La matrescence — contraction de maternité et adolescence — désigne le processus de transformation profonde qu'une femme traverse lorsqu'elle devient mère. Forgé dès 1973 par l'anthropologue américaine Dana Raphael, ce terme décrit un processus à la fois physique, hormonal, neurologique, psychologique et identitaire. Aussi structurant, dans une vie, que peut l'être l'adolescence.
Ce n'est ni une invention, ni une excuse. C'est une réalité documentée par les neurosciences : les zones cérébrales liées à l'attention, à l'empathie et à la vigilance se réorganisent après l'accouchement. Les émotions sont décuplées. L'identité se recompose en profondeur. Les priorités se redistribuent. Et quelque part, au fond, une question reste longtemps ouverte : qui suis-je, maintenant que je suis aussi mère ?
Ce processus ne se traverse pas en quelques semaines. Il s'installe, se déploie, prend du temps bien au-delà de la durée du congé. Le terme a été popularisé en France au début des années 2020 notamment grâce à Clémentine Sarlat, qui lui a consacré un podcast entier, la Matrescence, pour explorer toutes les facettes de cette période trop longtemps restée invisible.
Mythe ou Réalité ? Réalité et une réalité neurologique, universelle mais pourtant encore largement ignorée par notre société et le monde du travail.
Elle est attendue. Et pourtant.
Elle revient. Elle reprend son poste parfois même un nouveau. Elle est attendue, et elle le sait. L'entreprise est sincèrement contente de la retrouver. En surface, tout semble réuni pour que ce retour se passe bien. (Dans la meilleure situation même si malheureusement des scénarios moins glorieux demeurent...)
Et pourtant.
Elle arrive dans un environnement qui a continué à tourner sans elle : des projets qui ont avancé, des dynamiques d'équipe qui se sont recomposées, des habitudes qui se sont installées en son absence. Ce n'est pas un reproche, c'est la vie normale d'une organisation. Toutefois pour elle, c'est une double réalité à tenir simultanément : retrouver un monde qui a bougé, tout en portant intérieurement une transformation profonde que personne autour d'elle ne voit vraiment.
C'est, à bien y regarder, une nouvelle intégration. Sauf qu'on ne la traite jamais comme telle.
On minimise souvent sans le vouloir, par habitude, par méconnaissance, ou simplement parce que notre rapport collectif à la maternité ne nous a pas appris à faire autrement.
On suppose qu'elle est prête. On suppose que les semaines de congé ont suffi. Et on l'accueille sans mesurer ce qu'elle traverse réellement tout en ayant l'exigence qu'elle "rattrape" et "mesure" ce que l'entreprise a traversé en son absence.
Les chiffres ne laissent pourtant aucune ambiguïté et devraient continuer de nous alerter.
Selon l'APEC (étude « Le retour de congé maternité des femmes cadres », 2024 — 12 400 cadres dont 840 mères cadres) :
1 femme sur 2 vit son retour comme difficile, voire très difficile (15 %),
71 % estiment que leur entreprise ne fait pas ce qu'il faudrait pour les accompagner,
20 % ne bénéficieront d'aucune augmentation, pourtant imposée par la loi,
3 femmes cadres sur 4 considèrent que la maternité freine leur évolution professionnelle pendant plusieurs années.
Les conséquences à long terme sont tout aussi préoccupantes. Selon l'INSEE (2024), le revenu salarial des mères est inférieur de près de 30 % à celui des pères. Un écart qui s'accélère à partir de la première naissance et culmine à 41 % pour les familles de trois enfants ou plus. La maternité constitue, trop souvent encore, un point d'inflexion subi dans une trajectoire professionnelle.
À cela s'ajoute une dimension de santé mentale que le monde du travail peine encore à intégrer. Selon l'INRS, 70 % des femmes vivent la reprise comme une période de vulnérabilité physique et psychique. Un chiffre qui prend un relief particulier alors que la santé mentale vient d'être reconduite Grande Cause Nationale pour 2026 : signal fort que notre société commence à prendre la mesure de ce qu'elle a longtemps minimisé. Et pourtant, le retour de congé maternité, l'une des périodes de fragilité pourtant bien connue, continue d'être traité comme une formalité administrative dans la majorité des organisations.
Entre la bonne volonté de l'accueil et la réalité vécue, il y a un écart. Non pas le fruit de la malveillance, mais d'un angle mort collectif persistant : celui d'une transformation que l'on ne voit pas, que l'on ne mesure pas, et que l'on n'a jamais vraiment appris à accompagner.
Ce constat m'interpelle. Et ce qui m'interpelle encore davantage, c'est qu'en 2026, nous sommes encore majoritairement dans l'inaction.
Ce grand paradoxe collectif
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans notre rapport collectif à la maternité.
Les entreprises investissent aujourd'hui dans la qualité de vie au travail, la prévention des risques psychosociaux, l'engagement des collaborateurs. Pourtant, certaines transitions professionnelles majeures continuent d'être insuffisamment pensées dans leur réalité humaine. Le retour de congé maternité en fait partie.
Car si chacun reconnaît, en théorie, que devenir parent transforme durablement une vie, le monde professionnel continue souvent d'attendre un retour rapide à la normale : même disponibilité, même rythme, même niveau d'engagement apparent. Comme si, au fond, rien n'avait réellement changé.
C'est précisément ce que j'observe depuis quinze ans dans les organisations et ce qui continue de m'interpeller : la persistance de cet aveuglement collectif. Cette femme est loin d'être la première à vivre ce qu'elle traverse. Avant elle, d'autres ont connu les mêmes nuits interrompues, les mêmes tiraillements, le même vertige au moment de reprendre. On le sait. On en parle. Et pourtant, à chaque retour, tout semble recommencer de zéro comme si l'expérience des unes ne nourrissait jamais l'accueil des suivantes.
Un point mérite d'être rappelé : il s'agit bien d'un congé, au sens d'une interruption temporaire du travail. Pas d'une parenthèse de repos, de "vacances". Pendant ces semaines, elle a mis au monde un enfant, réorganisé son quotidien, son couple, ses priorités, son rapport au temps. Elle a peut-être traversé du baby-blues, de l'anxiété, des nuits fragmentées, une fatigue persistante. Elle a appris à composer avec une charge mentale nouvelle et des émotions souvent contradictoires : la culpabilité de partir le matin, celle de ne pas être suffisamment présente le soir, la sensation de ne plus réussir à être pleinement partout à la fois.
Et derrière tout cela, des questions plus profondes émergent souvent. Le rythme qu'elle tenait avant est-il encore soutenable ? Veut-elle réellement revenir exactement comme avant ? Si ses priorités ont évolué, aura-t-elle le sentiment de pouvoir l'assumer sans être perçue comme moins investie ? À l’inverse, si elle souhaite poursuivre ses ambitions professionnelles avec la même intensité, pourra-t-elle le faire sans être jugée comme insuffisamment présente auprès de son enfant ?...
Ces interrogations ne traduisent pas un désengagement. Elles révèlent une tentative de retrouver un équilibre viable, durable, humain.
Pourtant, le lundi de la reprise, l'accueil ressemble encore parfois à un : « Bon retour ! J'espère que tu es bien reposée ! » La remarque est souvent sincère, maladroite plus que malveillante. Mais elle illustre malgré tout le décalage qui persiste entre ce que la femme traverse réellement et ce que l'organisation est prête à reconnaître. A cet instant précis, ce dont elle a le plus besoin n'est pas d'être évaluée sur sa capacité à fonctionner comme avant. Elle a besoin d'être considérée dans la réalité de la transition qu'elle est en train de vivre.
« J'ai besoin de le poser sur la table. »
Cette phrase, c'est le témoignage d'une cliente, prononcé la veille de sa reprise. À demi-mot, avec dans la voix une crainte diffuse : que va-t-on penser de moi ? suis-je toujours à la hauteur ? comment vais-je faire ?
Elle ne parlait pas d'un dossier. Elle parlait du fait d'être devenue mère, de ses nouveaux horaires, de son organisation désormais millimétrée, de tout ce qu'elle portait seule depuis des semaines sans oser le formuler.
Ce témoignage est celui d'une femme dont l'environnement professionnel était pourtant bienveillant. La bienveillance de l'entourage n'efface pas le tumulte intérieur. Elle se préparait à cet entretien avec, simultanément, la joie sincère de retrouver son travail et la pression du retour, une identité en reconstruction, ce doute tenace : suis-je encore à la hauteur ? ai-je encore envie de ça, de cette façon-là ?
Au lieu de se préparer à être accueillie, elle se préparait à se justifier, à anticiper les regards, à prouver (avant même d'avoir repris son poste) qu'elle ne serait pas un "problème".
Toutes les femmes n'ont pas la chance d'évoluer dans un environnement bienveillant.
Pour certaines, ce retour s'accompagne de remarques déplacées, de mises à l'écart, de postes revus à la baisse, voire de discriminations caractérisées. Selon l'APEC, 28 % des mères cadres déclarent avoir été confrontées à des remarques sexistes ou à des discriminations directement liées à leur maternité, des situations illégales, mais qui demeurent une réalité significative.
Que l'environnement soit bienveillant ou non, le constat reste le même : le retour de congé maternité continue d'être pensé comme une simple reprise de poste alors qu'il s'agit d'une véritable transition identitaire, professionnelle et relationnelle. Faire comme si ce n'était pas le cas a un coût humain, organisationnel et économique.
Ce que le monde du travail n'a pas encore intégré
Nos organisations fonctionnent encore, pour la plupart, sur des normes héritées et peu questionnées : disponibilité étendue, valorisation du présentéisme, linéarité des parcours. Des normes qui n'ont pas été pensées pour des personnes traversant des transitions de vie majeures et qui entrent en friction directe avec la réalité de la matrescence.
La maternité est précisément cela : une transition majeure. Lorsqu'elle n'est pas accompagnée, lorsqu'elle est ignorée, minimisée ou réduite à une formalité, elle devient un terrain fertile pour le désengagement, l'épuisement, voire la sortie silencieuse de l'organisation.
Les moments qu'on ne prépare pas coûtent toujours plus cher que ceux qu'on accompagne. Le retour de congé maternité en est l'un des exemples les plus évitables.
Entre l'humour et l'action
Quand un sujet atterrit dans l'humour, c'est souvent qu'il est devenu trop réel pour être ignoré. La matrescence n'y a pas échappé. Dans sa chronique Zoom Zoom Zen sur France Inter, l'humoriste Yann Marguet a forgé le mot "encudulte" pour désigner celui qui, n'ayant pas traversé cette transformation, continue à faire comme si tout était normal sans toujours en être conscient.
Le mot fait mouche parce qu'il nomme, avec légèreté et provocation, quelque chose de structurel et d'inconfortable. Et c'est précisément la force de l'humour : rendre accessible ce que les rapports et les études peinent parfois à faire ressentir.
La prise de conscience que suscite le rire n'a de valeur que si elle se prolonge en action. Entre sourire de ce qui dysfonctionne et choisir de le transformer, il y a une décision individuelle et collective que les organisations ont la responsabilité de continuer à prendre.
Ce que certains font déjà
Des organisations ont compris que ce retour n'est pas un détail de gestion, mais un signal fort sur ce que vaut réellement la parole d'une entreprise sur l'humain.
KPMG France a instauré la « semaine de 4 jours parentale » : un temps partiel à 80 % payé à 100 %, accessible à tous les parents pendant six mois après une naissance.
Le Centre Hospitalier de Béziers a structuré un accompagnement dès la grossesse et jusqu'au retour effectif : anticipation des conditions de reprise, adaptation des postes, dialogue formalisé avec le management.
L'Oréal, Orange, la MAIF expérimentent des dispositifs de retour progressif et d'accompagnement managérial ciblé, avec des effets mesurables sur la fidélisation des talents.
Ces initiatives restent trop isolées. Pourtant, les données sont claires : les organisations qui soutiennent leurs collaborateurs-parents constatent une baisse de 35 % de l'absentéisme et attirent 2,5 fois plus de candidats qualifiés (Eurécia, 2025). Selon les Parents Zens, 82 % des parents salariés envisageraient de quitter leur entreprise pour rejoindre une organisation plus attentive à leur réalité parentale. Il ne s'agit pas d'un avantage compétitif secondaire mais d'un levier structurant de fidélisation, d'engagement et d'attractivité.
Nommer pour transformer
La première étape est peut-être la plus simple et la plus exigeante : nommer ce moment pour ce qu'il est. Non pas un retour de congé, mais une transition au croisement de l'identité, de la santé mentale, de l'engagement professionnel et de l'équilibre de vie.
Pour les organisations, cela suppose de se poser une question directe : ce retour est-il anticipé, structuré, accompagné ? Ou est-il laissé à l'improvisation ?
Pour les managers, comprendre ce qu'est la matrescence, même sommairement, transforme la posture d'accueil. Ce n'est pas de la psychologie. C'est de la compétence relationnelle et managériale.
Pour les femmes, reconnaître que ce qu'elles traversent est réel, légitime est souvent le premier pas. Elles n'ont pas à minimiser leur vécu pour paraître plus disponibles ou plus "compatibles" avec les attentes de leur environnement.
Et pour nous tous, collectivement : traiter la parentalité non plus comme une contrainte individuelle, mais comme une réalité humaine à intégrer pleinement dans nos modèles organisationnels.
Ce déplacement de regard, sur les mères, sur les pères, sur la place du vivant dans le travail, est au fond ce que ce sujet nous demande.
Et vous ?
Si vous êtes une femme : est-ce que cette réalité vous parle ? Avez-vous traversé ce retour, ou l'anticipez-vous en ce moment même ?
Si vous êtes RH, manager, dirigeant·e : qu'est-ce qui a déjà été mis en place dans votre organisation ? Et qu'est-ce qui reste encore à construire ?
Mon parcours de quinze ans en ressources humaines et en management, au cœur d'organisations de toutes tailles et dans des contextes de transformation exigeants, m'a confrontée de près à ces moments charnières que l'on sous-estime parce qu'ils n'entrent dans aucune case. Ce que j'ai observé, accompagné et parfois subi m'a convaincue d'une chose : ces transitions ne se traversent pas seules. Et lorsqu'elles sont accompagnées avec justesse, elles ne freinent pas les carrières, elles les ancrent.
C'est ce que je fais aujourd'hui en tant que coach professionnel certifiée : créer l'espace où les femmes peuvent retrouver leur place sans se justifier, et où les organisations peuvent faire de ce moment un vrai sujet de transformation.
👉 Si vous vous reconnaissez dans l'une de ces situations — ou dans les deux : je vous propose un temps d’échange faire le point et voir ensemble comment aller plus loin.
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